Les clés du futur

avec Jacques Attali et André Comte-Sponville

Les clés du futur

Jacques Attali et André Comte-Sponville se confrontent autour des sujets comme : Quelle économie pour demain ? Quelle humanité pour demain face au transhumanisme avec l'intelligence artificielle ? Quelles valeurs dans un monde mondialisé et éclaté ? Un échange pour savoir, si l'intelligence artificielle ne risque pas d'être la dernière invention de l'humanité.

Prenant prétexte de la publication de l'ouvrage de Jean Staune « Les Clés du Futur - Réinventer ensemble la société, l'économie et la science », la fondation Concorde a organisé un débat sur ce thème avec plusieurs personnalités dont Jacques Attali et André Comte-Sponville.

C'est l'auteur de l'ouvrage, Jean Staute, qui introduit le changement qui intervient. Pour lui, il s'agit d'un changement de vision du monde « nous ne parlons plus de l'épidémie de peste noire de 1340, durant laquelle un tiers de la population européenne est morte. A l'inverse, on parle toujours de Galilée et Copernic parce qu'ils ont changé notre vision du monde ».

Pour Jean Staute, derrière ce changement technologique se cache un changement plus silencieux, celui d'un changement de monde qui va détruire emplois et baronnies, mais aussi créer énormément d'activités nouvelles. Il termine son préambule en annonçant que les valeurs vont être impactées, y compris sur leurs fondements.

Mais tel n'est pas forcément l'avis des deux intervenants

Deux pointures qui se sont affrontées, pour le plus grand plaisir des participants. La technique est remise à sa place, loin derrière l'humanité et ses valeurs. En avant, pour un petit cours de philosophie sur la place de l'homme dans le monde digital.

Quelle économie ?

Laissons la parole à Jaques Attali qui débute sur le thème de l'économie, et notamment de la difficulté de ne pas se laisser emporter par les excès du capitalisme et l'arrivée des nouvelles technologies. Aujourd'hui, deux tendances lourdes se dégagent, la première c'est la démographie et la seconde c'est une humanité qui devient mobile, nomade. A cela, se rajoutent les changements technologiques.

« Face à ces problèmes, nous avons essayé plusieurs systèmes de valeurs : la recherche de l'immortalité, la recherche de l'égalité et de la solidarité, et la liberté individuelle. Aujourd'hui, dans la lutte entre ces trois valeurs, celle qui gagne c'est la liberté. Une liberté individuelle difficile à définir d'autant plus que nous sommes dans un monde de rareté, dans lequel nous ne sommes pas libres de choisir notre date de naissance ou de mort, c'est une illusion de liberté dans une prison qui est celle du temps. La seule possibilité, c'est d'écarter les murs de la prison pour réduire la rareté du temps. Nous voulons écarter le plus possible les murs, tout en rendant la prison la plus confortable possible. Alors comment croire que nous sommes libres dans cet univers de rareté ? Tout simplement, en inventant des mécanismes qui nous permettent de décider librement, sous contrainte de rareté. Pour les biens privés le mécanisme s'appelle le marché, et pour les biens publics, la démocratie.

La beauté de ces mécanismes c'est qu'ils se renforcent l'un avec l'autre. Le marché a besoin de la démocratie et cette dernière a besoin du marché.

Seulement, il y a deux contraintes. La première c'est la contradiction entre marché et démocratie. Le marché est, par nature, sans frontière et la démocratie, par nature, a des frontières. La démocratie est empêtrée dans sa logique de territoire géographique et territoire de compétences. Nous sommes face à un marché qui devient mondial, avec un Etat de droit qui ne l'est pas. Et, tout naturellement, nous rentrons dans un monde de globalisation sans Etat de droit, conclusion c'est le chaos avec l'émergence d'économie inégales et criminelles, contrôlées par personne. Historiquement, ce qui s'est passé en 1907/1908 ressemble extraordinairement à aujourd'hui, et je rappelle que cela a conduit à 75 ans de barbarie.

La deuxième contrainte, marché et démocratie sont elles-mêmes des valeurs suicidaires. La valeur « liberté », c'est de pouvoir changer d'avis tout le temps, vis-à-vis de celui pour qui je vote, de celui qui m'emploie, de mon partenaire... la liberté devient synonyme de précarité, et donc de déloyauté. Nous entrons dans un univers où la logique est dominée par le marché et la déloyauté. La situation n'est pas tenable, nous sommes à un moment d'extrême tension.

La démocratie sera-t-elle capable de prendre en compte le long terme ? Si elle n'y parvient pas, ce ne sera pas le long terme qui sera abandonné, mais bien la démocratie. Nous ferons alors l'impasse sur notre illusion de liberté et chacun acceptera la jouissance de l'esclavage. Toutes les technologies actuelles peuvent s'inverser et devenir des technologies de surveillance, de sécurité, actuellement nous apprenons à nous servir de ces technologies pour nous surveiller nous-mêmes. Et donc jouir de notre propre esclavage ».

Une vision en grande partie partagée par André Comte-Sponville pour qui les excès du capitalisme font partie du capitalisme.

« Le capitalisme va, par définition trop loin. Il n'a aucune raison de s'arrêter. Ceux qui rêvent qu'arrivé à un niveau de richesses, il est possible de s'arrêter et de vivre enfin, n'ont compris ni le capitalisme ni l'humanité. Le toujours « plus » est inscrit dans le capitalisme.

Il a été scientifiquement démontré que : Dans un pays ultralibéral, ou l'Etat ne s'occupe absolument pas d'économie, que le plein emploi est assuré... pour tous les survivants. L'Etat n'est pas très bon pour créer de la richesse, les entreprise le font mieux, et inversement marché et entreprises ne savent pas créer de la justice, seul les états y arrivent.

Ce qui pose le problème du déphasage entre l'échelle mondiale de nos problèmes économiques/écologiques, et l'échelle nationale de nos moyens de décision, de contrôle politique. L'économie est mondiale et la politique est nationale, ce qui pousse la politique à l'impuissance et c'est mortifère. Comme il est impossible de renoncer à la mondialisation du marché, il faut une politique à l'échelle du monde. Et si ce déphasage n'est pas réglé rapidement, alors le court terme l'emportera et nous irons dans le mur ».

Quelle humanité pour demain avec l'intelligence artificielle ?

Le thème de l'intelligence artificielle retient l'attention de Jacques Attali qui se rappelle avoir écrit, il y a longtemps, un ouvrage intitulé - L'homme cannibale - qui démontrait que l'humanité avait été cannibale à ses origines. « Nous redevenons cannibales en transformant l'homme en un objet qui lui-même consomme des objets. Tout simplement parce que nous avons le fantasme qu'un objet est immortel, alors que l'homme est mortel.

L'homme, comme artefact, veut intervenir dans sa vie, dans des prothèses de toutes natures. Arrivera-t-on à mettre des frontières, à créer un sanctuaire sur la nature humaine et à ne pas y toucher, et à le faire respecter ? Je n'y crois pas.

Progressivement, nous nous transformons en robot électronique, c'est notre réponse pour concilier la folie du marché qui transforme tout en marchandise ».

Sur ce sujet du transhumanisme, André Comte-Sponville reste inquiet, mais aussi pragmatique. Il précise d'emblée que l'humanité a moins changé qu'on ne le pense. « Il y a une continuité de l'humanité, que cette révolution scientifique et technique ne saurait abolir. Rien d'essentiel n'a changé. L'humanité ne change pas à chaque bouleversement scientifique ou technique et les problèmes philosophiques ne sont pas bouleversés par chaque changement technique, car l'humanité c'est d'abord le corps.

Le danger c'est bien le transhumanisme, si nous transformons le corps de l'homme, nous allons perdre la continuité du corps qui existe depuis le néolithique. Mais le transhumanisme tel qu'annoncé suppose des progrès considérables en intelligence artificielle qui viennent buter sur un point essentiel, il faudra un jour un ordinateur conscient et doué de volonté. Or, je ne vois pas le début du processus, mon ordinateur actuel a le même niveau de conscience que ma première machine à écrire, à savoir le niveau zéro. Les progrès considérables de l'informatique n'ont fait aucune avancée en matière de conscience. Une puissance de calcul sans conscience ne fera jamais un esprit.

Je ne conteste pas les révolutions industrielles, il est clair que les changements techniques sont importants. D'ailleurs, ce n'est pas parce que les gens avaient une autre vision du monde qu'ils ont fait la révolution industrielle, mais c'est parce qu'ils ont fait la révolution industrielle qu'ils ont eu une autre vision du monde.

Aussi, il importe de préserver l'humanité qui existe depuis 100.000 ans. Alors avec quelles valeurs faut-il avancer ? C'est très simple, soit avec les valeurs que vous avez reçues, soit avec celles que vous avez inventées. Et comme personne n'a jamais inventé de nouvelle valeur, les seules qui valent sont celles que nous avons reçues.

Le résultat de la révolution actuelle, c'est la reprise des bases de sagesses immémoriales que sont amour, justice et générosité ».

Un débat philosophique qu'il est parfois bon d'entendre, tellement nous sommes absorbés par cette quatrième révolution industrielle. Et comme concluait, lors de ce débat, l'auteur de l'ouvrage « nous revenons toujours au même endroit, nous sommes dans un phénomène de spirale. L'histoire de l'humanité revient au même endroit, mais l'altitude change ».

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