L'usine numérique et le « Manufacturing as a Service »
avec Philippe Charlès
L'usine numérique et le « Manufacturing as a Service »
Philippe Charlès, DG
de Delmia chez Dassault Systèmes, part du postulat que la numérisation des
procédés industriels est déjà en route. Cette usine numérique permet une
nouvelle approche appelée « Manufacturing as a Service » ou MaaS, qui
donne aux sociétés la possibilité de réagir rapidement aux changements de la
demande ou des conditions du marché.
L'avancée rapide des technologies industrielles a transformé
nos vies. Depuis la diversification de nos économies agraires vers la
production de biens et de services, la technologie industrielle a contribué à
augmenter productivité et niveau de vie, que ce soit dans les pays développés
ou émergents. Aujourd'hui la production de biens industriels représente encore 16%
du produit brut international, et une grande avancée technologique s'apprête à
nouveau à chambouler le monde industriel - cette fois sous la forme d'une «
numérisation » de l'usine.
Que l'on pense à la sécurité, à la qualité ou au faible coût de la plupart de nos produits quotidiens, nous consommons sans y penser des biens qui auraient paru miraculeux aux générations passées. La technologie qui anime nos moyens de transport modernes, nos « smartphones », les équipements médicaux ou notre approvisionnement en nourriture, représente l'apogée actuelle de l'innovation industrielle.
La toute dernière vague de cette innovation industrielle a été décrite par différents termes comme « industrie 4.0 », l'« internet des objets industriels », ou encore la « 4e révolution industrielle ». Le thème sous-jacent est le même - établir une connectivité constante entre Internet et chaque ressource impliquée dans la fabrication et la livraison de biens. Au dessus de cette connectivité, l'« usine numérique » crée un monde virtuel partagé, qui permet de représenter fidèlement la réalité et de prendre de meilleures décisions, comme par exemple pour réduire la consommation en ressources, en énergie et en temps.
L'enjeu: se refocaliser sur la création de valeur globale
Alors que la révolution numérique a déjà impacté significativement l'industrie, ses bénéfices ne s'étendent pas encore aux 7 milliards d'habitants de la planète. Peut-on espérer que cette nouvelle vague d'innovation apportera une meilleure qualité de vie à l'ensemble de notre civilisation ? Et dans le même temps peut-on réduire l'impact environnemental de l'industrie ? Je pense que oui - et c'est le projet que nous souhaitons adresser avec nos clients au fil des décennies à venir.
La société coréenne Asia Agricultural Machinery a par exemple adopté la numérisation comme langage universel pour la conception et la collaboration. Leur stratégie numérique pour concevoir et fabriquer un meilleur portefeuille produit contribue à de meilleurs équipements agricoles, plus adaptés, connectés et durables que par le passé - avec la capacité de produire plus pour nourrir notre planète.
Les entreprises du secteur industriel sont souvent vues simplement comme des sources de profit pour leurs actionnaires. Mais pour les citoyens et les employés - et leurs pays tout entiers - elles recouvrent une plus large part de responsabilités. L'attention exacerbée portée depuis 40 ans à battre la compétition et à réduire les coûts a mis à mal non seulement le tissu social mais aussi l'industrie elle-même, et sa capacité à se transformer. Cette désillusion peut être combattue efficacement si l'on adopte une vision à plus long terme, plus durable et qui ne se limite pas aux 4 murs de l'usine.
Des pays émergents comme le Brésil, la Russie, l'Inde ou la Chine ont déjà reconnu cette valeur et généré d'énormes gains économiques, non seulement en développant leurs capacités de production, mais aussi de conception. Mais ils se heurtent aujourd'hui à l'augmentation des salaires, et aux soucis de protection de l'environnement ou de respect des règles de qualité.
Si nous nous efforçons ensemble, la richesse créée par l'industrie pourrait servir les besoins de tous les habitants de la planète. Pour cela il faudrait produire pour chaque région les biens adéquats, au bon niveau de prix et de qualité, et en bonne quantité. Ces biens pourraient être créés avec de nouveaux procédés plus durables, des emplois mieux qualifiés et ainsi supporter la croissance de chaque économie régionale. Pour chaque pays et chaque société le facteur clé de succès sera d'être capable de s'adapter aux changements rapides de la demande : les gagnants seront ceux qui auront compris et produit plus vite que les autres.
L'usine numérique permet d'adresser ces enjeux. En implémentant le concept d'usine numérique, l'humain est replacé au centre, ses fonctions cognitives sont libérées, et il peut se concentrer sur l'innovation.
La numérisation des procédés industriels est déjà en route. Mais les sommes investies jusqu'à maintenant restent faibles comparées à la numérisation des autres fonctions de l'entreprise telles que la finance ou l'ingénierie. Aujourd'hui la fabrication gagne en importance, et promet de distribuer plus globalement la richesse produite.
Cette tendance revêt d'importantes implications pour les responsables industriels et les leaders nationaux. L'usine numérique permet une nouvelle approche. Les procédés industriels peuvent être facilement connectés, modifiés et adaptés dynamiquement à travers un réseau de sociétés industrielles. Cette stratégie, appelée « Manufacturing as a Service » ou MaaS, donne aux sociétés la possibilité de réagir rapidement aux changements de la demande ou des conditions du marché. Les industriels peuvent maintenant rester connectés avec leurs clients, pour leur apporter de la valeur pendant toute la durée de vie du produit - étendant ainsi l'impact de l'industrie des produits eux-mêmes aux services qui les supportent.
Les sociétés industrielles avec une approche MaaS peuvent créer des expériences à forte valeur ajoutée pour d'autres sociétés ou pour leurs clients tout au long du cycle de vie du produit - de sa livraison, son support, ses réparations ou ses modifications à son retrait en fin de vie. Les produits et services bénéficiant d'une approche MaaS sont davantage configurables et personnalisables : les procédés industriels peuvent être analysés automatiquement et combinés pour offrir des opportunités de collaboration à valeur ajoutée. Un industriel peut offrir bien plus qu'un produit, mais une expérience complète que ses clients finaux chériront et dont ils ne pourront plus se passer.
L'usine numérique promet aussi de créer un nombre important d'emplois qualifiés - on parle de « knowledge workers » - qui seront libérés des tâches répétitives par la numérisation, les systèmes informatiques, les équipements connectés nativement à Internet, et les avancées en matière d'automation. Cet ensemble d'outils avancés leur permettra de livrer de meilleurs produits et services. Les nations qui réussiront le mieux cette transformation seront celles qui investiront dans l'usine numérique à travers l'éducation, l'innovation technologique et l'accompagnement de ce changement culturel, pour créer une nouvelle génération d'ouvriers et de consommateurs.
Au-delà des infrastructures numériques génériques telles que l'accès Internet à haut débit, les industriels doivent investir dans les autres facteurs technologiques de l'usine numérique. Le résultat en termes de création d'emplois industriels qualifiés permettra de développer une production plus durable, utilisant harmonieusement et parcimonieusement les ressources nécessaires tout au long du cycle de vie produit.
Les ouvriers doivent être formés à ces opportunités et leurs emplois doivent évoluer assez rapidement, car ce nouveau monde du produire est capable de créer une nouvelle économie pour le bénéfice de tous.
Tout comme la révolution du Lean et les autres initiatives d'amélioration continue, ce changement prendra du temps. Mais avec le bon état d'esprit et la résolution d'investir dans ce futur, cette opportunité apportée par l'« usine numérique » peut offrir croissance et richesses sans précédent pour notre planète.
