Vous avez dit : Révolution industrielle ?

avec Luc Ferry

Vous avez dit : Révolution industrielle ?

Luc Ferry, philosophe, mais aussi ancien ministre, nous donne sa vision quelque peu politicienne de l'Industrie du Futur. Nous avons démarré ces Analectes avec des sujets de compréhension techniques et organisationnels, mais impossible de ne pas y associer une vision politique. Et qui mieux que Luc Ferry, comme conclusion ?

Il est certain que l'Elysée, Luc Ferry n'y pense pas le matin en se rasant. A l'inverse, il a plusieurs messages à l'intention de ceux qui y pensent. « La vraie question c'est Quoi, Pourquoi, Comment? Qu'est ce que je ferais si j'y étais ? »

Quoi, Pourquoi, Comment

« Ma réponse est très simple. Au Quoi, je réponds, relancer l'investissement innovant, c'est vital non pas uniquement pour des raisons économiques mais aussi pour des questions de civilisation. Cela suppose que les entreprises retrouvent des marges bénéficiaires pour pouvoir investir au bénéfice de tous. Ce serait également un moyen de relancer l'Union européenne en grande difficulté ».

Au Pourquoi, il embraye sur la révolution digitale, « une révolution que nos politiques ne comprennent pas. Rares sont ceux qui intègrent que cette révolution est bouleversante, qu'elle va plus changer nos vies dans les 50 ans qui viennent que dans les 5.000 ans qui nous ont précédés. Et malheureusement, je note que pour l'instant la France n'y est pas, cette révolution est essentiellement américaine, pilotée par les Gafa. Et lorsqu'elle n'est pas américaine, elle est chinoise ou israélienne, mais en aucun cas européenne. Nous ouvrons notre porte aux Etats-Unis, et si la France ne se positionne pas, elle n'aura pas sa place dans cette révolution industrielle. C'est un sujet majeur. Tout dépend d'elle, la croissance, l'emploi... ».

Reste le Comment, et Luc Ferry note que « la France est difficilement réformable, depuis des années. Notre pays est divisé en trois blocs, 30% d'extrême droite, 30% de droite et 30% de gauche. Mathématiquement, le prochain président sera au mieux celui d'un tiers, mais comme chaque tiers est divisé, le Président est le représentant au maximum de 20% de la population, et donc il agrège 80% contre lui. La question est de savoir si nous serons capables de faire comme nos voisins allemands, de se mettre d'accord sur une dizaine de mesures communes ? »

Keynésiens vs Schumpetériens

Ces fondamentaux posés, un autre débat divise le pays, celui de la croissance. Luc Ferry précise immédiatement que la France n'est pas seule dans ce dilemme, les autres nations sont confrontées à la même question. Deux visions du monde s'affrontent, une keynésienne et une schumpétérienne. Un débat qui n'est pas clair pour les Français, et que Luc Ferry explique.

« Que disent les keynésiens, les frondeurs, le front de gauche, mais aussi certains gaullistes ? L'urgence c'est d'augmenter les bas salaires, en augmentant les minima sociaux, le Smic... cet argent ainsi injecté sera dépensé, les familles modestes n'épargnant pas. L'argent ira remplir les carnets de commandes des entreprises. C'est le concept de relance par la consommation, surtout que pour répondre à cette augmentation de la demande, les entreprises devront créer des emplois. Tout le monde est gagnant, les ménages voient leurs salaires augmenter, les chefs d'entreprises ont des commandes et l'Etat voit la courbe du chômage diminuer et les déficits baisser ».

Comme le précise Luc Ferry, « à écouter ce discours, il faut avoir mauvais fond pour ne pas être keynésien. Mais alors, pourquoi limiter le Smic à 2.000 euros et ne pas le porter à 5.000 euros ? Ce raisonnement par l'absurde montre qu'il faut freiner l'augmentation du Smic pour ne pas plomber les marges des entreprises. Avec un Smic à 3.000 euros, la quasi-totalité des TPE déposeraient leur bilan. Les TPE de moins de 10 salariés sont au nombre 2.7 millions sur un total de 3 millions d'entreprises en France, et le revenu moyen des chefs d'entreprises est de 2.500 euros par mois. Il y a donc une limite, surtout dans un marché ouvert. En 1983, Helmut Schmit, après deux ans de relance keynésienne de Mitterrand, me dit - votre président est un parfait crétin, dans un marché ouvert, l'argent n'est pas fléché, la relance par la consommation en France, c'est génial pour l'Allemagne. Continuez - ».

Et c'est ici que Schumpeter prend le relais. « Pour Schumpeter, passé un certain seuil de keynésianisme, c'est l'innovation qui tire la croissance, elle oblige à acheter. De nos jours, la structure du capitalisme moderne, c'est la structure de la mode. Le capitalisme est fonction de l'innovation destructrice, il faut rompre avec le passé. La logique des iphone est l'image de ce capitalisme moderne. L'iphone 6 doit le plus rapidement possible être dépassé par le 7, non pas en faisant de l'obsolescence programmé mais par la tentation du nouveau, en rendant l'ancien inutilisable par l'impossibilité d'y charger de nouvelles applications. La réflexion est similaire avec le monde automobile, j'ai toujours la 4 CV de ma jeunesse, elle roule mais est pratiquement inutilisable, les portes sont suicides, il n'y a pas de radio, les vitres ne descendent pas, à 80km/h c'est le syndrome de la cocotte minute... ».

Cette innovation qui détruit les mondes anciens, Luc Ferry est conscient qu'elle induit des révoltes. « Comme en 1831 avec la révolte des canules, les ouvriers sabotant les machines à tisser Jacquard en y jetant les sabots. C'était la première révolte industrielle contre l'innovation qui détruit les emplois, même si la machine à tisser va créer beaucoup d'emplois, seulement ce ne sera pas pour eux.

En se projetant en 2016, il est évident que le schumpéterisme est tragique, si j'étais libraire je n'aimerais pas Amazon, si j'étais patron d'une agence de voyage, taxiteur... ce monde d'innovation est bouleversant, mais aussi impressionnant en terme de progrès. Si l'on regarde les statistiques sur la durée de vie des Français en 1750 elle était de 23 ans ; en 1863 -année des Misérables de Hugo - elle était de 37 ans ; en 1900 elle était de 45 ans, en 1951 elle était de 63 ans. Aujourd'hui, nous sommes passés à 82 ans. Tout cela grâce à l'innovation qui a détruit le monde ancien. Cette thèse de Schumpeter est valable pour tous les sujets comme pour la mode mais aussi pour les mœurs avec le mariage pour tous qui a perturbé ceux qui étaient attachés au monde ancien ».

La révolution du super, super capitalisme

Pour Luc Ferry, nous n'en sommes qu'à la troisième révolution industrielle « il n'y en a pas quatre, contrairement à ce que disent les Allemands ». Pour lui une révolution industrielle associe trois éléments inséparables : de nouvelles énergies, de nouveaux modes de communication -aussi bien des idées que des choses et des personnes- et une nouvelle organisation de l'économie.

Un débat qui ne change pas la finalité, à savoir que nous entrons dans une révolution totalement différente des autres. « Celle du super super capitalisme avec la marchandisation du monde, la dérégulation et des profits colossaux et rapides, c'est le super capitalisme. Cette révolution est différente dans le sens que l'intelligence précède la matière. C'est d'abord et avant tout une révolution de l'intelligence avec le Web en 1990. La toile est une application d'internet géniale qui met en réseau tous les systèmes de communication, c'est un langage commun inventé par un Britannique et par un Belge.

Cette intelligence précède les nouvelles énergies, le photovoltaïque, le solaire, l'éolien qui seront organisés via les Smartgrids. Pour la communication physique nous passons à l'Internet des Objets, 15 milliards d'objets connectés aujourd'hui, et 300 milliards en 2030 avec l'intelligence artificielle pour gérer ces Bigdata.

Le modèle c'est AirBnB. Avec l'économie collaborative, il suffit de mettre un actif privé sur le marché et l'économie fonctionne au travers d'une application. La concurrence n'est plus de professionnel à professionnel, AirBnB c'est une application aux profits colossaux, sa valeur actuelle est de trois fois celle du groupe Accor, alors que AirBnB n'a pas une seule salle de bain».

Retour au politique

Dans cette révolution qui comprend des innovations comme les nanotechnologies, les biotechnologies, le Bigdata et l'IoT, le cognitif avec l'Intelligence artificielle, les Imprimantes 3D, l'hybridation homme-machine, les cellules souche... la France va-t-elle y trouver sa place ? Réponse en forme de clin d'œil de Luc Ferry « pour cela il faudrait que nos présidents connaissent le Bon Coin. Il leur faut connaître les technologies, l'économie et les sciences. Nos politiques doivent avoir une vision à long terme. Les Etats-Unis seront-ils les maîtres du monde ? Ceux qui contrôleront les systèmes experts seront les maîtres du monde ».

Et incontestablement, la France et l'Europe ne font pas figure de leader, et lorsque l'on demande à Luc Ferry, pourquoi les Gafa sont américains ? Sa réponse est simple « La réponse est dans la spiritualité qui a forgé notre terre. Il y a plusieurs siècles qu'existent deux mondes, un monde français, un monde anglo-saxon. Pour le monde français, la société civile est pourrie, seul l'Etat est vertueux. La société civile représente la recherche des intérêts privés, c'est le profit, le capitalisme ; à l'inverse l'Etat représente l'intérêt général, il corrige les dérives de la société civile. La matrice libérale des sociétés anglo-saxonne est différente, pour eux la quête de la société civile profite à l'ensemble, et c'est cet intérêt privé qui permet à l'intérêt général de progresser, et si à l'inverse la société civile devenait vertueuse, la société dans son ensemble disparaîtrait ».

Des propos pas très rassurants. A l'écouter, il ne reste plus qu'à s'adapter. « Les taxis auraient dû s'Uberiser eux-mêmes. Schumpeter c'est tragique, mais le tragique n'oppose pas les bons et les méchants, les deux ont raison. Nous parlons de conflits qui opposent des légitimités plus ou moins équivalentes. Dans l'économie collaborative, les hôteliers ont raison et AirBnB aussi. Interdire est idiot, réguler pratiquement impossible tant ces économies sont mondialisées et rapides.

Difficile pour les politiques de rivaliser, encore plus ceux qui ne comprennent pas cette révolution et dont la seule culture est celle de la communication et de la sociologie électorale -Science Po reste ce qu'il a de pire au monde- ».

Fermez le ban.

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