Passons à l'Innovation Humaniste
avec Navi Radjou
Passons à l'Innovation Humaniste
Navi Radjou,
consultant en innovation, membre du World Economic Forum et coauteur de
l'Innovation Jugaad, donne une vision toute différente de l'Industrie du futur,
il la souhaite économe ; frugale, agile et inclusive. Un état d'esprit qui
a séduit plusieurs grands patrons.
Les mille premières entreprises dans le monde qui
investissent le plus dans l'innovation, pour l'essentiel des entreprises
occidentales, ont dépensé pas moins de 603 milliards de dollars pour leur
R&D rien qu'en 2011. Mais qu'ont-elles obtenu en retour ? Pas
grand-chose, selon les recherches effectuées par le cabinet de conseil Booz
& Company. Les consultants de Booz ont identifié une très faible corrélation
entre investissements en R&D et les performances en termes de développement
et de commercialisation de produits qui génèrent des profits. Pour dire les
choses plus crûment : l'argent ne peut pas acheter l'innovation !
Ce qui explique les frustrations des dirigeants occidentaux qui font face d'une part à d'énormes contraintes financières dans un contexte de crise économique prolongée et d'autre part à d'immenses pressions des actionnaires pour générer de la croissance.
Remontons l'histoire
Au début du XXe siècle, les entreprises occidentales ont commencé à institutionnaliser leurs systèmes d'innovation, en créant des centres de R&D et normalisant les processus opérationnels pour élaborer des produits commercialisables. Cette « industrialisation » du processus de création de produits et services a abouti aujourd'hui à une approche structurée de l'innovation qui est trop couteuse en capital et ressources naturelles, manque de souplesse, et demeure élitiste et insulaire. Ces structures et processus industriels de l'après-guerre - gros budgets R&D, hiérarchies, etc. - ne sont plus adaptés au monde d'affaires du XXIe siècle, caractérisé par une complexité accrue et une rareté de ressources.
Il faut donc remettre à plat l'approche d'innovation actuelle en Occident qui est devenue trop « industrialisée » et adopter une nouvelle approche qui est à la fois plus « humaine » et plus « humaniste ». « Humaine » car elle valorise et s'appuie sur l'ingéniosité des êtres humains (employés, clients, fournisseurs) - car n'oublions pas que ce sont les hommes qui innovent ! Mais aussi « humaniste » car cette nouvelle approche vise à améliorer les conditions de vie des concitoyens tout en minimisant l'utilisation des ressources naturelles. L'objectif est donc d'arrêter de faire « toujours plus avec plus » et tenter de « faire mieux avec moins ».
Une telle approche d'innovation humaine et humaniste existe déjà. Elle est pratiquée par des millions d'entrepreneurs dans les marchés émergents comme l'Inde, la Chine, l'Afrique et le Brésil qui puisent dans leur ingéniosité et résilience pour improviser des solutions très efficaces qui offrent plus de valeur à leur communauté tout en minimisant l'utilisation des ressources très rares.
Un état d'esprit
C'est le cas par exemple de Mansukh Prajapati, un potier indien, qui a conçu MittiCool, un réfrigérateur fabriqué entièrement en argile qui fonctionne sans électricité, est 100 % biodégradable, et conserve fruits, légumes et lait frais pendant plusieurs jours - un vrai don du ciel pour les 800 millions d'indiens qui vivent dans des villages reculés dépourvus d'électricité et d'approvisionnement régulier en denrées alimentaires. Ou des entrepreneurs kenyans qui ont inventé un dispositif de recharge des téléphones portables activé par les coups de pédale des cyclistes. Quant à Jane Chen, une MBA de Stanford, elle a cofondé Embrace, une startup qui commercialise en Inde, Afrique, et Chine une couveuse pour bébés prématurés. Ce produit, à la fois portable et écolo, ne coute que 200 dollars - soit 1 % du prix des incubateurs vendus en occident qui coutent 20 000 dollars.
Tous ces entrepreneurs partagent un unique état d'esprit agile et frugal qui s'appelle jugaad : ce mot hindi populaire recouvre un concept que l'on pourrait traduire en français par « débrouillardise », soit la capacité à improviser des solutions ingénieuses dans des conditions adverses (voire hostiles). Cet état d'esprit résilient et créatif cherche à trouver des solutions « à taille humaine » aux problèmes pressants qu'affrontent les communautés locales.
La place de l'Europe
La bonne nouvelle est que des entreprises européennes - et surtout françaises - comme Siemens, Danone, et Renault-Nissan ont déjà opté pour cette démarche d'innovation jugaad et développé des solutions ingénieuses et génératrices de forte croissance. Par exemple, Danone a mis en place danone.communities qui soutient un réseau mondial d'entrepreneurs sociaux qui aident à construire les « chaînes de valeurs hybrides » - c'est-à-dire qui intègrent les compétences et actifs du secteur privé et l'expertise et réseaux des acteurs sociaux.
Ces partenariats trans-sectoriels soutiennent l'expansion commerciale de Danone dans les pays émergents tout en contribuant au développement durable des communautés locales. Quant à Siemens, le géant industriel allemand, il a lancé une nouvelle gamme de produits SMART, tous abordables et écologiques - comme ce moniteur cardiaque doté de micros bon marché au lieu d'un système onéreux à ultrasons.
Finalement, Renault qui a connu un grand succès avec le lancement en 2004 de sa Logan à 5 000 euros suivie de toute une palette de véhicules bon marché et durables sous la marque Dacia (95 % des pièces sont recyclables) est en train de développer (avec son partenaire Nissan) la plateforme CMF-A qui servira de base pour la conception de voitures ultra-low-cost qui seront lancées en Inde et d'autres marchés émergents. CMF-A conjugue l'état d'esprit jugaad des jeunes ingénieurs indiens avec la compétence en gestion de projets des équipes R&D françaises et l'expertise technique des ingénieurs japonais.
En adoptant le jugaad - cet état d'esprit frugal,
agile, et inclusif - les entreprises françaises pourraient apprendre à « faire mieux avec moins » et créer de la valeur
durable pour toutes les parties prenantes de la société. L'Age des Excès (XXe
siècle) était dominé par les machines et les processus industriels. Mais comme
nous entrons dans l'Ere de la Modération, ce sont les qualités humaines comme
l'ingéniosité, la résilience, et l'empathie qui vont alimenter la croissance
économique durable et équitable de demain.
